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Les fuites de l’enquête de l’OIAC sur Douma, 1ère partie : Il faut que nous parlions d’«Alex»

janvier 22, 2020

Par Syrie Factuel

Résumé

  1. Certains articles concernant cette affaire ont ignoré le contexte des attaques chimiques multiples perpétrées par le régime syrien.
  2. Les plaintes d’Alex ne sont pas correctement remises en contexte.
  3. Les affirmations d’Alex sur la chimie sont erronées et extrêmement surestimées.
  4. La conclusion d’une réunion avec des toxicologues, qui semble étayer les affirmations d’Alex, est incompatible avec les effets connus de l’inhalation de chlore.
  5. Alex a fait des déclarations trompeuses sur cette affaire et les conclusions des documents divulgués par la suite.

Au cours de l’année passée, l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) a fait l’objet de multiples fuites d’informations, toutes reliées à ses investigations sur l’attaque chimique d’avril 2018 à Douma, en Syrie. Deux employés sont au cœur de ces fuites : Ian Henderson, qui a remis en question la mécanique des deux bonbonnes tombant depuis les airs, et un autre employé, resté anonyme jusqu’ici, présenté sous le pseudo « Alex ». Dans cet article, nous examinerons les déclarations d’Alex et les documents relatifs publiés par WikiLeaks. Dans les prochains épisodes, nous examinerons le rapport d’ingénierie de Henderson et d’autres aspects de l’affaire.

Il faut noter que les événements autour de l’OIAC ne peuvent être compris sans prendre en compte le contexte des pressions subies par l’organisation, provenant principalement de la fédération de la Russie. En novembre 2017, la Russie a opposé son veto à l’extension du Mécanisme d’enquête conjoint (MEC), une organisation liant les Nations unies et l’OIAC avec pour mandat de déterminer la responsabilité des attaques chimiques. Le MEC a mené plusieurs enquêtes concluant que le gouvernement syrien a employé le sarin et le chlore comme armes chimiques, y compris à Khan Cheikhoun où de nombreux civils ont été tués. Il a également établi que l’État Islamique (EI) avait pour sa part fait usage de gaz moutarde.

Quelques jours après l’attaque de Douma, la Russie a déployé une équipe de la Direction générale des renseignements (GRU) à la Hague pour tenter de pirater le réseau WiFi de l’OIAC. Il est possible que d’autres attaques aient été menées sans être révélées à ce jour. Cet évènement amène évidemment à penser qu’« Alex » n’est en fait pas une personne réelle, et que la Russie a simplement utilisé WikiLeaks pour publier les documents qu’elle avait volé, avec une méthode similaire à celle employée lors du piratage du Parti démocrate américain. Cependant, plusieurs personnes ont affirmé avoir rencontré « Alex » et même discuté avec lui, ce qui invalide cette hypothèse. Quoiqu’il en soit, les documents présentés par WikiLeaks semblent bel et bien authentiques.

Les armes chimiques en Syrie

Ces documents ont été utilisés par certains acteurs pour mettre en doute les conclusions de l’OIAC. En effet, à la lecture de l’article du Mail on Sunday, on pourrait y voir une situation similaire à celle de l’invasion de l’Irak en 2003, où un «dossier monté de toutes pièces» avait été utilisé comme preuve justifiant l’intervention.

Soyons bien clairs : ce n’est pas le cas. Les armes chimiques ont bien été utilisées au cours du conflit syrien, principalement par le régime. De nombreuses enquêtes indépendantes et sérieuses ont été réalisées par différentes organisations, dont l’OIAC, la Commission d’enquête internationale indépendante sur la république arabe syrienne, Human Rights Watch, Amnesty International et bien d’autres. Toutes s’accordent sur le fait que le principal utilisateur de chlore, et le seul à utiliser du sarin, a été le régime syrien. Ce régime a utilisé chacun de ces agents chimiques de manière répétée au cours du conflit. Malgré les allégations contre d’autres parties au conflit, le seul autre utilisateur d’armes chimiques à avoir été identifié est l’État Islamique (EI).

Les attaques à l’arme chimique identifiées par la Commission d’enquête internationale indépendante sur la république arabe syrienne par les Nations unies

Dans le cas du chlore, les attaques sont devenues si communes dans certaines régions que les restes de munitions ont simplement été empilés à l’extérieur des villes. Le Global Public Policy Institute (GPPi) a collecté des informations sur des rapports crédibles d’attaque au chlore ici. Ils présentent ainsi des centaines d’exemples.

Documents et chronologie

La plupart des accusations à l’encontre de l’OIAC ne tiennent qu’à condition que le public ne soit pas entièrement informé du contexte de l’utilisation d’armes chimiques en Syrie. Ces accusations échouent également à clarifier de quelle partie des investigations « Alex » se plaint. Ce qu’implique la couverture du Mail on Sunday c’est que les plaintes d’Alex concernent le rapport final de la Mission d’établissement des faits (MEF) de l’OIAC sur Douma. Le journal ne fait que mentionner au passage un « quatrième rapport ».

Ce «quatrième rapport», que le Mail on Sunday n’a mentionné qu’une seule fois dans tout son article, n’est autre que le rapport final et définitif. Les plaintes d’Alex, et les documents publiés pour les appuyer, ne concernaient pourtant pas ce rapport final. Le courriel original d’Alex parle en réalité de différents brouillons du rapport intermédiaire. Et ces brouillons n’ont jamais censé constituer le rapport final, puisqu’il y avait à ce moment-là de nombreuses autres investigations toujours en cours. Bien qu’Alex ait déclaré dans une interview ultérieure s’être plaint du rapport final, aucun mail interne de la MEF n’a été publié pour appuyer cette affirmation.

Le Mail on Sunday a également semé la confusion en se référant à ces rapports comme des « troisième » et « quatrième » rapports. Ce qui est trompeur. L’OIAC n’en a en fait publié que deux : le rapport intermédiaire et le rapport final. Les deux autres n’étaient que des brouillons. De la même manière que nous ne pourrions pas demander aux lecteurs de juger cet article de Bellingcat en se basant sur ses brouillons, juger l’OIAC sur la base de brouillons constitue au mieux un manque de perspicacité , au pire une volonté de désinformer.

Pour tenter d’y remédier, nous avons fourni une liste des documents divulgués dans l’ordre chronologique, qu’ils ne soient que des brouillons ou qu’ils aient été publiés. Nous avons également inclus les publications officielles du rapport intermédiaire et du rapport final.

  1. Le courriel de plainte initial d’Alex
  2. L’échange de courriels sur les niveaux de ppb
  3. Le premier brouillon du rapport
  4. Le second brouillon du rapport
  5. Le rapport intermédiaire de l’OIAC
  6. Le rappel sur la sécurité des informations
  7. Le compte-rendu de l’entretien avec les toxicologues
  8. Les courriels concernant le compte-rendu de la toxicologie
  9. L’échange de courriels au sujet du rapport de Henderson
  10. Le rapport d’ingénierie de Henderson
  11. Le rapport final
  12. Le mémo de Henderson
  13. Le second mail de plainte d’Alex

De quoi Alex se plaint-il ?

L’élément important à retenir en examinant les déclarations initiales d’Alex c’est qu’elles concernent principalement les deux brouillons du rapport, et un rapport intermédiaire qui ont été rédigés ou publiés fin juin et début juillet 2018 (entrées 5, 6 et 7 dans la liste ci-dessus).

Le premier brouillon du rapport, mentionné comme le « rapport d’inspection », est supposé avoir été rédigé principalement par Alex, alors que le deuxième brouillon était une version ré-écrite par le « management », également mentionné comme le « rapport expurgé ». La direction de la MEF a finalement ré-écrit ce document, qui constitue le rapport intermédiaire. Ce rapport intermédiaire ne contenait aucune conclusion ferme concernant l’utilisation ou non de chlore comme arme chimique à Douma.

Ce rapport intermédiaire n’a jamais eu pour but de constituer le rapport définitif, et les brouillons ainsi que le rapport intermédiaire mentionnent explicitement que des investigations supplémentaires sont requises. Le rapport final de l’OIAC sur Douma ne sera ainsi complété que huit mois plus tard, après de nombreuses autres recherches. Or, ce rapport final semble bien avoir pris en compte la plupart voire la totalité des remarques d’Alex, soit en les acceptant telles quelles, soit en y apportant des réponses supplémentaires.

Il faut également garder à l’esprit qu’au moment où on été écrites ces lignes, WikiLeaks n’a toujours publié aucun courriel interne de la MEF à partir de la date du 30 août 2018. Ce qui laisse un trou de six mois au cours desquelles de nombreuses investigations ainsi qu’un redéploiement de la MEF ont été menés. Soit WikiLeaks ne possède aucun courriel correspondant à cette période – ce qui amène à se demander combien de temps Alex a réellement passé au sein de la MEF – soit les courriels de cette période ne valident pas le point de vue d’Alex.

Il reste évidemment la possibilité que WikiLeaks publie ces mails dans le futur. L’organisation reste cependant opaque et ne semble pas vouloir être plus transparente sur la nature du contenu qu’elle a réellement obtenu. Cela rend difficile d’établir la vérité sur ce dossier puisque WikiLeaks semble sélectionner les documents qu’ils publient. Il va sans dire que nous ne pensons pas que cela puisse favoriser la cause de la transparence ou de la responsabilité.

Chronologie du travail réalisé jusqu’à la publication du rapport final. Notez, en orange, le travail complété après la publication du dernier mail de la MEF qui a été publié par WikiLeaks.

Chimie

Non seulement les déclarations d’Alex font fi d’une bonne partie du contexte, mais certaines d’entre elles, y compris ses analyses techniques, ne sont pas aussi solides que le prétendent WikiLeaks et d’autres. Notre article, Chlorine’s Unique Fingerprints, analyse ses arguments en détail. Nous analysons aussi certains point essentiels ci-dessous.

Beaucoup a été dit au sujet des affirmations d’Alex selon lesquelles seules des «traces» en faible quantité de dérivés organiques chlorés ont été découvertes et qu’elles auraient pu provenir de nombreuses autres sources. La MEF a pris ces remarques en compte et a délibérément collecté des échantillons de contrôle pour vérifier. Or, les «traces» sont bien cohérentes avec la quantité que l’on s’attendrait à trouver dans ce genre d’évènement.

«Bien que le chlore moléculaire n’est pas naturellement présent dans l’environnement, des ions de chlorure et bien d’autres dérivés organiques chlorés existent dans la nature. Il était important, pour cette raison, de rassembler des échantillons de contrôle, partout où cela était faisable, à des endroits dont on ne s’attendait pas qu’ils aient été exposés à du gaz chloré.»

Extrait du rapport final de la MEF au sujet du chlore moléculaire (Cl2)

L’un des narratifs les plus répandus sur ce sujet particulier est que tous les produits chimiques identifiés dans l’enquête peuvent en réalité aussi bien se retrouver dans des produits ménagers. Pour autant que nous sachions, Moon of Alabama, un blog conspirationniste qui n’avait jusque là jamais démontré une quelconque expertise en chimie, a été le premier à mentionner explicitement cette idée. Les publications antérieures signées par « b » sur ce blog au sujet du sarin sont extrêmement simplistes.

Cette idée est évidemment bancale. Alex affirme que certains des composés découverts peuvent être trouvés dans de «l’eau de Javel domestique à base de chlore». Cependant, ils ont été trouvés dans des échantillons prélevés sur les sites 2 et 4, à plusieurs étages et dans les rues adjacentes. Bien qu’il soit possible que les habitants des sites 2 et 4 aient eu pour habitude de javelliser la totalité de leur bâtiment, y compris les murs et les décombres dans la rue, cela parait tout de même peu probable.

De plus, la plus forte concentration de composés organiques chlorés a été trouvée dans une latte de bois située sous la bonbonne retrouvée sur un lit dans le site 4. Il s’agit du même type de bonbonne, avec le même type de modifications spécifiques, que de nombreuses enquêtes indépendantes, y compris celles de l’OIAC, ont identifié comme étant utilisé régulièrement dans des attaques au chlore. Il n’y a donc absolument rien de surprenant que la bonbonne ait pu en effet être la source du chlore.

«D’après les observations de l’équipe, il ne semblait y avoir aucune fuite provenant de la bonbonne au moment de la visite du site. L’équipe a repéré une latte de bois se trouvant sous le cylindre retrouvé sur le lit, une partie en a été prélevée comme échantillon. La latte de bois était détrempée et ramollie. Aucun gaz chloré n’a été détecté dans la chambre grâce aux outils déployés par l’équipe. Les analyses en laboratoire ont montré que l’échantillon de bois contenait la plus forte concentration de composés organiques chlorés de tous les échantillons de bois qui avaient été prélevés.»

Extrait du rapport final de la MEF

Un autre indicateur qu’Alex n’essaie même pas de prendre en compte est la corrosion repérée sur les sites 2 et 4. Quand du métal entre en contact avec du gaz chloré, il se met à rouiller rapidement. Des témoignages de la 1ère Guerre Mondiale expliquent ainsi comment les boucles de ceinturon devenaient noires quelques minutes seulement après une attaque au chlore.

De la corrosion importante a été repérée et notée par la MEF.

«Sur le site 4, l’équipe a observé des signes visibles de corrosion sur les objets métalliques présents dans l’appartement, comme le chandelier, les lampes de chevet, les tuyaux et les poignées de tiroirs, en plus de la bonbonne elle-même, de la valve et du harnais. La corrosion de tous ces objets métalliques est un signe clair de leur exposition à une substance corrosive. Sur le site 2, quelques objets corrodés ont également été observés. Cependant, l’équipe de la MEF n’a pas été en mesure d’établir si cette corrosion était liée à une substance corrosive ou à un facteur naturel. Sur aucun des deux sites il n’y avait de traces visibles d’agent de blanchissement ou de décoloration due à un contact avec un agent de blanchissement.»

Extrait du rapport final de la MEF

Bien que la MEF ait précisé qu’elle ne pouvait être sûre que cette corrosion n’était pas liée à des facteurs naturels, nous pensons fortement qu’elle est liée au contenu des bonbonnes. Immédiatement après l’attaque, l’habillage métallique autour de la munition situé sur le site 4 était relativement propre et ne montrait aucun signe de corrosion (l’habillage métallique au site 2 avait été enlevé au moment où les inspecteurs de l’OIAC sont arrivés). Cependant, le temps pour les inspecteurs d’arriver, 18 jours après l’attaque, l’habillage au site 4 était clairement devenu corrodé. Il est clair que ces munitions ont été exposées à quelque chose capable de causer une corrosion rapide survenue entre l’attaque et la visite de la MEF.

1 : Capture d’écran de la vidéo de Forensic Architecture, 2 : Capture d’écran de la vidéo de Forensic Architecture, 3 : Image prise le 8 ou le 9 avril, 4 : image d’un reportage russe diffusé le 26 avril, 5 : image du cylindre dans le rapport final de la MEF, 6 : Image du cylindre après marquage dans le rapport final de la MEF, indiquant qu’elle a été prise le 3 juin 2018.

On remarque dans les images ci-dessus la progression de la corrosion de l’habillage métallique autour de la bonbonne. Bien que la poussière des premières photos masque certains détails, il est clair que cet habillage a subi une corrosion significative entre les premières et les dernières images.

Enfin, il doit également être noté qu’il n’existe pas de produit chimique ou de réaction unique qui indique la présence de gaz chloré. Il s’agit en réalité d’une combinaison de produits chimiques et d’effets, tels qu’une corrosion rapide, repérée sur les deux sites et qui invalide l’hypothèse selon laquelle n’importe quelle autre substance, isolée, est responsable de leur présence à Douma. Même un individu aspergeant toute la zone d’eau de Javel n’aurait pas réussi à créer tous ces effets. Un examen plus détaillé de cette question est lisible ici.

Toxicologie : Les symptômes

L’un des documents publié par WikiLeaks est le compte-rendu de la réunion avec les toxicologues d’un des états membres de l’OIAC. La conclusion de cette rencontre était que les symptômes observés ne correspondaient pas à du chlore, notamment en raison de l’apparition d’expectorations mousseuse sur les victimes dans une période de 3 à 4 heures.

Il convient de noter qu’un œdème pulmonaire, qui peut causer l’apparition de cette mousse, est un symptôme connu de l’inhalation de chlore. Les évènements similaires à ceux de Douma sont extrêmement rares, mais cette image (contenu sensible) prise lors d’un accident au chlore en Chine montre clairement des symptômes similaires de production de mousse. On peut la comparer avec cette image (contenu sensible) des victimes de Douma.

En l’occurrence les toxicologues semblent avoir estimé que l’apparition de cette mousse a été trop rapide (3 à 4 heures) pour correspondre à du chlore. Ils ont également considéré qu’il ait été possible qu’un autre type d’agent chimique ait été utilisé, sans pouvoir clairement identifier de substances alternatives.

Bien qu’il ne soit pas inutile de rappeler que nous ne sommes pas toxicologues, nous avons trouvé étrange qu’il soit possible de trouver de nombreux témoignages d’attaques au chlore causant ces symptômes de manière relativement rapide, notamment des témoignages de la première Guerre mondiale. Bien que ces témoignages soient anciens, ils décrivent bien des situations où de nombreuses personnes ont été exposées à une énorme concentration de chlore.

«Capitaine Hugh Pollard, Mémoires d’un VC (1932)

Le crépuscule tombait lorsque s’éleva des tranchées allemandes situées devant la ligne française cet étrange nuage vert de mort. La brise légère du nord-est la poussa vers eux, et en un instant la mort les attrapa à la gorge. Nul ne saurait leur reprocher de s’être dispersés et d’avoir fui. Dans l’obscurité grandissante de cette horrible nuit, ils combattirent avec la terreur, courant aveuglément dans le nuage de gaz, et tombant avec leurs poitrines haletantes d’agonie, le lent poison de la suffocation recouvrant leurs sombres visages. Des centaines d’entre eux tombèrent et succombèrent quand d’autres gisaient impuissants, de la mousse sur leurs lèvres angoissées et leurs corps déchirés et terriblement malades, avec des nausées déchirantes à de courts intervalles. Eux aussi allaient finir par mourir, d’une mort lente et dans une indicible agonie. L’air tout entier était teinté de l’âcre odeur du chlore qui se logeait au fond de la gorge des hommes et remplissait leur bouche de son goût métallique.»

Nous avons trouvé un journal médical datant de cette guerre et qui examine en détail une attaque au gaz, notant l’apparition de mousse au bout d’environ 90 minutes. L’auteur de ce livre, le Colonel-Commandant du corps médical de la Royal Army, utilise justement cet élément pour établir que le gaz utilisé dans l’attaque était essentiellement composé de chlore plutôt que de phosgène. Ce qui implique que l’apparition rapide de mousse sur les victimes est un symptôme d’exposition au chlore.

«En ce qui concerne les symptômes cliniques, les personnes les plus gravement touchées ont présenté une cyanose intense et une expectoration mousseuse venant de la bouche et du nez, bien que certaines des victimes graves qui ont atteint les postes de secours aient présenté la pâleur et la perte de conscience associées plus particulièrement à l’empoisonnement au phosgène ; dans quelques cas, la cyanose a fait place à la pâleur avant la mort. Ceux qui sont morts rapidement dans les tranchées – les premiers décès sont survenus environ une heure et demie après le début de l’attaque – ont invariablement montré une cyanose profonde et une mousse abondante. La toux paroxystique était également une caractéristique importante des premiers stades. Les preuves cliniques suggéraient donc que le nuage de gaz ne contenait pas dans ce cas une très forte proportion de phosgène par rapport au chlore.»

Extrait d’un rapport médical après une attaque au gaz (p.282)

En effet, nous avons également trouvé des références académiques récentes parlant du chlore comme étant capable de causer un rapide œdème pulmonaire. Cet article datant de 2019 intitulé «Toxicité du gaz chloré» affirme : «L’œdème pulmonaire semble être la cause la plus fréquente de morbidité pour les expositions modérées à sévères. Il apparait généralement au bout de 2 à 4 heures d’exposition à une concentration modérée de chlore (de 25 à 50 ppm) ou à partir de 30 à 60 minutes dans le cas d’une exposition sévère (supérieure à 50 ppm).» Nous avons démontré précédemment que l’exposition au chlore à l’intérieur de ce bâtiment dépassait probablement largement les 50 ppm.

Nous avons interrogé le professeur Paul Blanc, qui dispose d’une vaste expertise concernant les effets néfastes du gaz chloré sur le système respiratoire humain, à propos de l’incohérence entre la conclusion des toxicologues et les signes établis de l’inhalation de gaz chloré.

Le professeur Blanc s’est montré étonné des conclusions des toxicologues tels qu’elles sont rapportées dans le compte-rendu. Il note que l’apparition d’un œdème pulmonaire peut être rapide, et peut facilement apparaître au bout de 2 à 4 heures. Dans le cas d’une exposition lourde à du gaz chloré, définie pas les toxicologues comme «immédiatement dangereuse pour la vie ou la santé», une brusque apparition de difficulté respiratoire ne serait pas surprenante et même, au contraire, attendue. S’il existe certains gaz de guerre causant une apparition de symptômes plus lente (classiquement, le phosgène), la particularité du chlore est justement sa rapidité d’action.

Le premier brouillon du rapport contenait également une erreur liée aux symptômes observés sur des images en sources ouvertes. Il y était noté que la mousse, lorsqu’elle est causée par des agents suffocants, est généralement teintée en rose, mais qu’en l’occurrence la mousse produite par les victimes était «blanche ou créme».

«La couleur blanche ou créme de la mousse aperçue sur les victimes ne correspond pas avec l’exposition à un agent innervant où l’on observe typiquement des sécrétions de couleur rosée, lorsque ces sécrétions apparaissent effectivemment.»

Extrait du premier brouillon du rapport

Nous avons non seulement montré que de la mousse blanche apparaît bel et bien comme ayant été un symptôme dans d’anciens événements impliquant du chlore, mais il existe aussi des images montrant clairement de sécrétions de mousse de couleur rosée ou brune sur des victimes de Douma. Ce détail a été noté par la MEF et inclus dans le rapport final.

Images des victimes montrant des sécrétions brunes ou sombres. Sources (images très violentes) : 1, 2, 3, 4, 5, 6

Toxicologie : Le comportement des victimes

Il reste la possibilité que les toxicologues n’étaient pas totalement informés de la situation observée au site 2 à Douma. Les experts pensent par exemple qu’il était :

«Très peu probable que les victimes se soient rassemblées et entassées au milieu de leurs appartements respectifs en étant si proches d’une issue leur permettant d’échapper à n’importe quel gaz chloré pour accéder à de l’air plus pur.»

Cette assertion démontre un manque de compréhension du contexte sur le site 2 et du conflit syrien en général. Les attaques chimiques en Syrie sont devenues si régulières que les gens savent déjà comment y réagir : se diriger vers les étages supérieures ou sur une position plus élevée. Des entretiens menées par la MEF le démontrent clairement :

«Les personnes se trouvant dans les sous-sols ont tenté d’atteindre les étages supérieurs ou de quitter le bâtiment, malgré les bombardements intensifs. Plusieurs témoins ont rapporté avoir couvert leur nez et leur bouche avec un tissu mouillé afin de protéger leurs voies respiratoires et essayé d’aller secourir les autres. Selon ces témoins, ils sont soit sortis par leurs propres moyens, soit ont été aidés par des membres de leurs familles ou par des voisins pour aller vers les étages supérieurs à la recherche d’air frais, soit se sont rendus à l’extérieur en direction de l’ouest où l’odeur était moins forte, soit se sont rendus au point un.»

Extrait du rapport final de la MEF

Le fait de se diriger vers les étages supérieurs ou vers une position plus élevée afin de fuir une attaque chimique est un comportement qui a été relevé à de multiples reprises par la MEF au cours d’incidents dès 2014.

«Après la libération du produit toxique, un message a de nouveau été transmis au public via des radios portatives pour s’échapper vers un endroit plus élevé, plutôt que de rester dans les sous-sols.»

Extrait du rapport de la MEF examinant une possible attaque chimique en 2014

On peut même voir des gens appelés à rejoindre les étages supérieurs et à fermer les portes dans cette vidéo montrant une attaque chimique à Alep.

Il doit être noté qu’un autre type inverse de biais du survivant est visible ici. Dans le rapport final, il est écrit :

«Selon les témoins, la plupart des victimes ayant rejoint le toit ou s’étant rendues vers l’ouest, loin du point un, ont survécu. Les autres victimes qui sont apparemment restées à l’intérieur du bâtiment ou dans les sous-sols, ou qui ont essayé de se diriger vers l’entrée d’un tunnel menant au point un, sont décédées. Les témoignages décrivent les morts gisants dans les escaliers, à l’intérieur des appartements à plusieurs étages du site 2, à l’intérieur des sous-sols des bâtiments voisins dans la zone, sur les toits, et enfin dans la rue. Un témoin a également affirmé que six victimes sont mortes au point un.»

Extrait du rapport final de la MEF.

Certaines personnes se sont donc bien enfuies en s’éloignant de la source du produit chimique, et ont ainsi survécu. D’autres n’ont pas eu cette chance. Rien d’incohérent : considérant le chaos de cette soirée, avec d’intenses bombardements et de multiples rapports d’attaques chimiques, rester immobile sur place n’aurait pas constitué un choix irrationnel. Il aurait en effet été plus que difficile pour les victimes d’établir où était en réalité la source du gaz chloré.

Aucune de ces victimes n’aurait pu savoir que la bonbonne avait en fait atterri sur le toit du bâtiment au dessus d’eux, déversant son contenu là où ils s’abritaient. Les victimes retrouvées dans les étages supérieurs ont visiblement fait le choix le plus rationnel étant donné les circonstances, un choix qui les a pourtant conduits à la mort. Ce qui semble être confirmé par une interview avec un témoin. Ce témoin affirme avoir été présent dans le bâtiment et y avoir perdu des proches au cours de l’attaque. Bien qu’il tienne les rebelles pour responsables, il n’explique pas comment ils auraient pu mener l’attaque, notant simplement que le bâtiment a été «touché». Comme le note le journaliste l’ayant interviewé, accuser le régime syrien d’être responsable d’une attaque chimique dans un territoire qu’il contrôle ne serait probablement pas une décision judicieuse. Ses déclarations méritent d’être lues en intégralité :

«J’étais assis au sous-sol quand c’est arrivé. La maison a été touchée vers 7h du soir. On a couru dehors, et les femmes et les enfants ont couru à l’intérieur. Ils ne savaient pas que la maison avait été touchée depuis le haut et qu’elle était remplie de gaz. Celui qui est rentré dans la maison est mort immédiatement. J’ai couru dehors en ayant des vertiges.»

Pour ces raisons, se demander pourquoi les victimes ne sont pas immédiatement sorties à l’air libre montre un manque de compréhension de l’utilisation des armes chimiques en Syrie ainsi que du contexte de l’attaque à Douma ce soir-là. Ce manque de connaissances pourrait ne pas être de la faute des toxicologues ou des membres de l’OIAC qui se sont entretenus avec eux. L’échange de courriels discutant du compte-rendu de la toxicologie note que le niveau d’information accordé aux toxicologues «a été (et devait rester) limité». Rien d’étonnant si l’on considère la sensibilité de certaines des informations avec lesquelles la MEF était en train de travailler.

En outre cet unique entretien d’une heure avec des toxicologues d’un État membre de l’OIAC ne saurait être utilisé comme base pour comprendre l’attaque de Douma. Comme il est précisé dans d’autres documents qui ont fuité, ces toxicologues avaient un accès «limité» aux informations. Après cette réunion spécifique, de nombreuses autres consultations toxicologiques ont eu lieu en septembre et en octobre. En effet, la personne qui a rédigé et envoyé le compte-rendu de cette réunion ne l’a fait que le 20 août 2018, deux mois et demi après la réunion elle-même. Une fois de plus, Alex nous demande de tirer des conclusions avec une prise en compte très limitée du contexte.

Les déclarations trompeuses d’Alex

Vient finalement la question de la crédibilité d’Alex. Jusqu’ici toutes ses déclarations ont été effectuées via des tiers, notamment dans des interviews. Son identité réelle n’est à ce jour pas connue publiquement. Brian Whitaker a examiné ses déclarations et a remarqué que certaines sont trompeuses à propos du contenu des fuites.

Alex affirme par exemple que le premier brouillon du rapport déclarait qu’il s’agissait d’un «évènement non chimique». C’est faux. Comme le note Whitaker, le premier brouillon dit simplement qu’un «évènement non chimique» à Douma n’était que l’une des possibilités prises en compte, mais qu’il n’y avait «pas suffisamment de preuves à ce moment pour être en mesure de formuler une conclusion définitive».

Alex a également déclaré qu’il était écrit dans le rapport que «les symptômes observés sur les victimes ne correspondaient pas à un empoisonnement au chlore» alors qu’il est en fait écrit que certains des signes et des symptômes ne correspondaient pas.

Alex insiste également sur le fait que Ian Henderson a été membre de la MEF. Dans son courriel du 20 mai 2019, Alex écrit «un membre de la MEF a été suspendu de son poste et escorté en dehors du bâtiment de l’OIAC».

Un échange de courriels, également publié par WikiLeaks, concernant le rapport de Henderson montre dans des termes très clairs que l’OIAC ne considérait pas Henderson comme membre de la MEF. Sebastien Braha, chef de cabinet du directeur général de l’OIAC, n’avait aucune raison de croire à ce moment que ce mail serait un jour rendu public et n’avait donc aucun intérêt à nier le rôle de Henderson. La position réelle de Henderson sera examinée dans notre prochain article.

«Chers tous,

Désolé puisque j’étais en réunion pendant toute l’après-midi, j’ai une autre question pour laquelle j’ai besoin d’avoir des réponses, lors d’une prochaine réunion : sous l’autorité de qui ce travail a-t-il été mené, en dehors de l’autorité de la MEF et de son propre réseau hautement sécurisé, par quelqu’un ne faisant pas partie de la MEF ?

Cordialement»

Conclusion

Au final, à chaque fois que WikiLeaks a publié des documents, ils ont fournit des éléments mettant à mal la version d’Alex. Un examen attentif du contenu de ces documents montre que les déclarations d’Alex ne peuvent être considérées comme fiables et doivent être scrupuleusement vérifiées. Il a clairement trompé le public au sujet du contenu des documents, au sujet du statut de Henderson, ainsi qu’au sujet de la qualité des preuves censées soutenir ses conclusions. Les réponses aux questions qu’il a soulevées au sujet de la toxicologie et du comportement des victimes ont largement été apportées.

Il est important de noter que les publications sélectives de WikiLeaks jusqu’ici ne couvrent pas la période de six mois pendant laquelle de nombreuses investigations supplémentaires ont été menées, y compris d’autres consultations de toxicologues. Les titres sensationnels du Mail on Sunday, de la rubrique opinions de The Independant et de WikiLeaks le cachent délibérément.

Rien d’étonnant à ce que WikiLeaks semble réticent à publier la totalité des documents d’un seul coup : il semble que des informations supplémentaires continueront à mettre à mal leur narratif.

Un article de l’équipe d’investigation de Bellingat traduit par Syrie Factuel

Syrie Factuel

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