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Courriel et lecture courante : les points essentiels omis par la couverture du rapport de l’OIAC sur Douma

novembre 28, 2019

Par Syrie Factuel

Le 23 novembre 2019, WikiLeaks a publié l’e-mail d’un employé de la Mission d’établissement des faits (MEF) de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), affirmant que l’OIAC «dénature les faits que ses collègues et lui ont découvert sur le terrain». Cet e-mail a depuis été utilisé pour remettre en question l’impartialité et le sérieux des conclusions de l’OIAC sur l’attaque à l’arme chimique présumée du 7 avril 2018 à Douma, en Syrie.

Pourtant, une comparaison entre les remarques exprimées dans ce courriel et le rapport final de l’OIAC sur Douma montre très clairement que l’OIAC a non seulement pris ces remarques en compte, mais a même modifié la conclusion d’un rapport antérieur pour refléter les préoccupations dudit employé.

De quel rapport s’agit-il ?

De manière inhabituelle, s’agissant de l’attaque de Douma, l’OIAC a publié deux rapports. Le premier est un rapport préliminaire de 26 pages publié le 6 juillet 2018. Le second, de 106 pages, est le rapport final, publié le 1er mars 2019.

Le courriel publié par WikiLeaks, daté du 22 juin 2018, soulève des inquiétudes au sujet d’un «rapport expurgé». Les points soulevés dans le courriel sont clairement absents du rapport préliminaire. En revanche ils sont bien mentionnés, ou présents sous une forme différente, dans le rapport final. Il semble donc que le soi-disant «rapport expurgé» ait en fait servi de base ou de brouillon pour le rapport final.

Les points soulevés dans le courriel

Point 1

«La déclaration du paragraphe 8.3 dans les conclusions finales «l’équipe possède actuellement suffisamment de preuves pour déterminer que le chlore, ou un autre produit chimique réactif contenant du chlore, provient probablement des bonbonnes» est absolument trompeuse et n’est pas supportée par les faits.»

Cette formulation utilisée dans le courriel n’est pas présente dans le rapport final. Le paragraphe qui s’en rapproche le plus dans la version finale est le paragraphe 2.16, où il est écrit «il est possible que les bonbonnes aient été la source des produits chimiques contenant du chlore réactif.»

Trad : «En se basant sur les résultats d’analyses des échantillons prélevés par la MEF sur les bonbonnes, sur leur proximité sur les deux sites, ainsi que sur les résultats d’analyses des échantillons mentionnés sous le paragraphe 2.6, il est possible que les bonbonnes aient été la source des produits chimiques contenant du chlore réactif.»

La décision d’utiliser le mot «possible» dans le rapport final est un changement significatif par rapport à «probable», car il démontre le niveau de confiance de l’OIAC. En modifiant cette phrase en particulier, l’OIAC a en réalité abaissé le niveau de certitude de ses conclusions à propos de cet incident, ce qui répond donc aux inquiétudes de l’employé.

Point 2.1

Trad : «La seule preuve disponible actuellement est que certains échantillons prélevés sur les sites 2 et 4 ont été en contact avec un ou plusieurs produits chimiques qui contenaient un atome de chlore réactif. De tels produits peuvent inclure du chlore moléculaire, du phosgène, du chlorure de cyanogène, de l’acide hydrochlorique, du chlorure d’hydrogène ou de l’hypochlorite de sodium (l’ingrédient principal de l’eau de javel à base de chlore). Isoler volontairement le gaz chloré comme étant l’une des possibilités est fallacieux.»

Au-delà de l’absurdité de cette phrase affirmant qu’il serait «fallacieux» d’ «isoler le gaz chloré» après une attaque présumée au gaz chloré dans un pays où ont eu lieu de multiples attaques chimiques au chlore, ces remarques semblent bien avoir été prises en compte dans le rapport final.

Les paragraphes 8.6 et 8.19 du rapport final contiennent une «Discussion au sujet des résultats d’analyses», qui mentionne les éléments soulevés dans ce paragraphe du courriel, en expliquant pourquoi de nombreux produits chimiques listés dans le courriel peuvent être exclus. Notons que cette section requiert un bon niveau en chimie pour être comprise.

Point 2.2

Trad : «Notons également que le terme «produit chimique réactif contenant du chlore» utilisé dans le rapport rédigé est en fait inexact. Il décrit en réalité un produit réactif qui contient du chlore qui lui-même (le chlore) n’est pas nécessairement réactif par ex le chlorophénol. Le rapport original utilisait le terme plus exact de «produit chimique contenant du chlore réactif».»

Le rapport final ne contient pas la phrase «produit chimique réactif contenant du chlore». On y trouve à la place la phrase «produit chimique contenant du chlore réactif», comme suggéré dans le courriel.

Point 3

Trad : «Le rapport rédigé déclare que le gaz a probablement été libéré par les bonbonnes (sur les sites 2 et 4). Le rapport original mettait à juste titre en avant le fait que, bien que les bonbonnes puissent avoir été la source de la fuite de produits chimiques présumée, les preuves étaient cependant insuffisantes pour l’affirmer. Il est possible qu’il ne s’agisse que d’une coquille. C’est une modification majeure du rapport original.»

Le rapport final ne contient pas cette mention du gaz provenant des bonbonnes. Comme mentionné dans le premier point, le rapport final conclut qu’il est «possible» que les bonbonnes aient été la source de substances contenant du chlore réactif.

Point 4

Trad : «Il est écrit dans le paragraphe 8.2 «en se basant sur les niveaux élevés des différents dérivés organiques chlorés, […] détectés dans les échantillons environnementaux.» Décrire les niveaux comme «élevés» exagère la hauteur des niveaux des dérivés organiques chlorés détectés. Ils étaient, dans la plupart des cas, présents uniquement en parties par milliard, parfois aussi faibles qu’1 à 2 parties par milliard, soit essentiellement des quantités infimes.»

Le rapport final ne décrit à aucun moment les niveaux des différents dérivés organiques chlorés comme étant «élevés». En revanche, il note bien dans le paragraphe 7 de l’annexe 4 que ces dérivés existent de manière naturelle dans l’environnement, et que les échantillons de contrôle ont été collectés à des endroits censés ne pas avoir été exposés à du gaz chloré, à des fins de comparaison.

Point 5

Trad : «Le rapport original rapporte en détail les incohérences entre les symptômes des victimes, tel que rapportés par les témoins, et ceux observés dans les enregistrements vidéos. Omettre cette section du rapport (y compris l’Épidémiologie qui a été totalement retirée) a un impact sérieusement négatif sur le rapport étant donné que cette section est inextricablement liée à l’agent chimique identifié. Elle peut renforcer ou diminuer la certitude concernant l’identité de n’importe quel produit chimique. En l’occurrence, la certitude sur l’identification du chlore ou tout autre agent innervant est remise en question précisément en raison des incohérences entre les symptômes observés et ceux décrits dans les témoignages. Les incohérences n’ont pas seulement été notées par l’équipe de la MEF mais aussi fortement confirmées par trois toxicologues avec une expertise dans l’exposition aux agents d’armes chimiques.»

Le rapport final comprend une discussion au sujet des symptômes, ainsi qu’une «Analyse épidémiologique» mentionnant ces éléments, à la page 25.

Pour le rapport final, «quatre toxicologues ainsi qu’un médecin toxicologue» (paragraphe 8.87) ont été consultés, et non pas les trois toxicologues mentionnés dans le courriel. Le rapport mentionne également dans son annexe numéro 3 que des consultations supplémentaires avec des toxicologues ont eu lieu en septembre et octobre 2018, soit plusieurs mois après l’écriture de ce courriel.

Enfin, le rapport final explique que la MEF a été redéployée afin de mener des entretiens supplémentaires entre le 14 et le 22 octobre.

Point 6

Trad : «Le rapport original contient de larges sections concernant le placement des bonbonnes sur les deux sites ainsi que les dégâts relatifs causés aux points d’impacts comparés à ceux causés aux bonbonnes suspectées d’être les sources des produits chimiques toxiques. Ces sections sont quasiment absentes du rapport expurgé. Cette information était importante pour évaluer la probabilité de la «présence» de produits chimiques toxiques par rapport à «l’utilisation» de produits chimiques.»

Bien que l’on ignore précisément à quoi fait référence ce passage du courriel, le rapport final dédie une discussion approfondie et détaillée à la modélisation de l’impact des deux bonbonnes aux pages 53 à 64. Trois analyses indépendantes réalisées par des experts de trois pays différents ont été réalisées, et toutes ont donné lieu à des conclusions complémentaires: les dégâts sur les sites d’impact sont cohérents avec l’hypothèse selon laquelle les bonbonnes étaient tombées de haut (Annexe 12).

Il faut également noter que les études d’ingénierie n’ont été reçues par la Mission d’établissements des faits qu’en décembre 2018, bien après la date de ce courriel. Ainsi, toute discussion sur les points d’impacts à l’époque de ce courriel aurait de toute façon été remplacée par ces études qui ne sont arrivées qu’après.

Point 7

Trad : «Une caractéristique de cette enquête et de ce rapport est la base scientifique solide et étendue pour le plan d’échantillonnage et l’analyse des données collectées. Une bibliographie complète de la littérature scientifique spécialisée a été jointe pour soutenir et renforcer la crédibilité du travail de la mission. Cela a malheureusement été omis du rapport expurgé.»

Le rapport final contient une large bibliographie, y compris de la littérature scientifique spécialisée.

Conclusion

Bien que ce courriel semble, a minima, légèrement préjudiciable pour l’OIAC, il est clair, après avoir lu les véritables rapports publié par l’OIAC, que ce mail est obsolète et ne peut s’appliquer au rapport final de l’OIAC sur l’attaque chimique présumée de Douma.

Le courriel se réfère à un «rapport expurgé» qui n’a pas été publié ou qui a été largement modifié avant de devenir le rapport final. Les questions soulevées dans le courriel semble bien avoir été prises en compte, soit avec des recherches complémentaires, soit avec des passages modifiés pour refléter les interrogations de l’employé qui a rédigé ce courriel.

Le fait qu’il soit écrit dans le rapport expurgé qu’il est «probable» que les bonbonnes aient été la source du chlore ou du produit chimique réactif contenant du chlore, alors qu’il est écrit dans le rapport final qu’il est «possible» que les bonbonnes aient été la source des substances contenant du chlore réactif» est significatif. Il démontre que l’OIAC a en réalité abaissé son niveau de certitude dans ses conclusions pour y inclure les doutes soulevés par l’auteur du courriel.

D’après cette analyse, il est donc clair que WikiLeaks, le Daily Mail, La Repubblica et Stundin ont échoué à comprendre à la fois le contexte dans lequel a été écrit ce courriel ainsi que le rapport final de l’OIAC sur Douma lui-même.

Si les personnes qui ont couvert cette information avaient vraiment pris le temps de lire le courriel et le rapport de la Mission d’établissement des faits, ils auraient pu choisir de la traiter d’une manière très différente.

Un article de l’équipe d’investigation de Bellingcat traduit par Syrie Factuel.

Syrie Factuel

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