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Déluge à Hassaké: des dégâts catastrophiques analysés en sources ouvertes

janvier 30, 2019

Par Syrie Factuel

Lorsque la saison des pluies a commencé dans une Syrie déchirée par la guerre, la misère à laquelle faisaient face les déplacés depuis des années a été renforcée par des catastrophes environnementales. Cet article d’analyse en sources ouvertes sur la situation dans le nord-est de la Syrie, actuellement contrôlé par les Forces démocratiques syriennes (FDS), examinera l’impact des pluies sur les conditions de vie et de travail des civils dans les communautés locales et les camps de déplacés de la région.

Les informations disponibles reposent uniquement sur les images satellites et sur les sources ouvertes rassemblées durant les périodes de novembre et décembre 2018. Il s’agit, au final d’un ensemble assez révélateur de la façon dont les conditions climatiques et environnementales affectent les zones de conflits. Cela peut servir de mise en garde pour les agences humanitaires et les autorités compétentes afin qu’elles intègrent plus largement les enjeux associés à la géographie, au climat et aux pollutions liées aux conflits dans leurs opérations de planification et de reconstruction.

Un survol rapide des images satellitaires ainsi qu’une analyse en sources ouvertes des zones vulnérables sur le plan environnemental décrites ici, permet de mettre en évidence les points suivants :

  • Des déversements de pétrole à la station de Gir Zero dans le nord-est de la Syrie ont entraîné une pollution localisée.
  • De fortes précipitations ont provoqué le débordement des rivières et des ruisseaux de la région contaminés par des déchets d’hydrocarbures, affectant au moins 2 km2 de terres agricoles.
  • Plus du tiers des déplacés du camp d’Arisha ont été chassés par la montée des eaux dans le bassin d’Hassaké, touchant probablement des milliers de personnes.

Contexte

Le pétrole constitue l’épine dorsale de l’économie au nord-est de la Syrie et le paysage du canton de Jezireh dans le gouvernorat d’Hassaké, également connu sous le nom de Rojava, est parsemé de puits de pétrole rouillés. L’administration autonome kurde doit gérer des infrastructures pétrolières obsolètes qui s’étaient effondrées au début du conflit.

En raison de la limitation des importations d’équipement et du manque d’expertise, l’industrie locale fonctionne à un niveau minimal et se concentre principalement sur les exportations de pétrole brut. Le raffinage du pétrole semi-professionnel et artisanal est contrôlé par les autorités locales. Nous avons couvert ce raffinage de fortune dans les articles Hazardous Legacies (Héritage toxique – ndt) (2017) et Nefarious Negligence (Négligences coupables – ndt) (2018) ainsi que dans un article écrit pour PAX : Scorched Earth and Charred Lives (Une terre brûlée et des vies parties en fumée – ndt) (2016). L’absence de stockage pour les déchets pétroliers, de pipelines dignes de ce nom et d’installations de traitement a entraîné une concentration de pollution aux hydrocarbures dans certains points de la région, comme le montre l’imagerie par satellite en sources ouvertes.

Rmelan, petite ville située à l’est du canton, est la capitale pétrolière du Rojava. On y trouve la station pétrolière de Gir Zero, qui est le principal point de collecte du pétrole brut avant que celui-ci ne soit acheminé par camions dans presque toutes les directions. Avant la guerre, le pétrole brut était acheminé par un pipeline vers la raffinerie de Homs, ce qui empêchait les pratiques dangereuses, telles que le raffinage de fortune, et garantissait un mode de transport sûr. Aujourd’hui, des cargaisons de pétrole brut et semi-transformé sont acheminées quotidiennement vers divers destinataires via des routes en mauvais état, et des accidents se produisent fréquemment, comme l’ont signalé des journalistes locaux en déplacement dans la région:

Un camion pétrolier retourné à la suite d’un accident sur la route de Qamishli à Kobané. Publié le 2 décembre 2018 par Kamiran Sadoun sur Facebook.

Repérage des fuites

Début novembre 2018, les images fournies par le satellite Sentinel 2 de l’Agence spatiale européenne via la plate-forme Sentinelhub montraient une fuite dans les réservoirs de stockage de pétrole de Gir Zero. Ce point de collecte de brut connaissait déjà des difficultés, à la fois avec le pétrole lui-même et avec le stockage des déchets, avec de plus en plus de réservoirs à ciel ouvert construits sur le site, comme le montre Google Earth sur la période 2011-2017.

Site pétrolifère de Gir Zero

Avec le temps, davantage de fuites de boues et / ou de pétrole brut se sont produites à cet endroit. Une digue provisoire érigée dans le sol autour du site pour assurer la sécurité aurait dû éviter les accidents majeurs, mais les déchets pétroliers se sont retrouvés dans les rivières et les ruisseaux de la région, comme le montre l’imagerie satellite:

Image Sentinel-2 avec l’Indice de végétation (en rouge) du champ pétrolifère de Rmelan, octobre 2018

Entre le 13 et le 16 novembre 2018, un incident est survenu à Gir Zero, causant le déversement de pétrole brut ou de déchets pétroliers, comme le montrent les images satellite fournies par Planet Labs. Un incident probablement dû aux fortes précipitations, mais d’autres raisons ne peuvent être exclues.

Images du déversement d’hydrocarbures à Gir Zero capturé par Planet Labs, nov-déc 2018

En utilisant le navigateur d’observation terrestre (EO) de Sentinel Hub avec l’indice de végétation, la marée noire se voit de façon plus contrastée avec le fond de la végétation.

La marée noire de Gir Zero capturée avec Sentinel-2 par Sentinel Hub, nov-déc 2018

Malheureusement, la contamination ne s’est pas arrêtée là. Alors que les rivières noires de pétrole s’écoulaient vers le sud, les fortes pluies ont également causé des inondations. Près du village de Tall Mashan, un flux massif d’eau polluée par le pétrole s’est répandu sur les terres agricoles au cours des premiers jours de décembre 2018. En conséquence, au moins 2 km2 de terres ont été contaminées par le pétrole. Là encore, le navigateur EO de Sentinel Hub avec l’index de végétation indique le contraste correspondant au déversement.

Inondations de rivières de pétroles capturées avec Sentinel-2, nov-déc 2018

Les imageries satellitaires de la Syrie orientale réalisées par Digital Globe, datées du 15 décembre 2018, montrent également une partie du déversement. Les raffineries improvisées situées à proximité sont visibles sur l’image :

Déversement d’hydrocarbures capturé par aperçu de Digital Globe, 15 décembre 2018

PAX a visité cet endroit précis fin novembre et les images recueillies ont confirmé l’existence de rivières de pétrole. Des bergers ont également été vus en train de rassembler leurs troupeaux de moutons sur des patûrages contaminés à proximité, mettant en exergue les effets des conditions environnementales locales sur les résidents. Les forces de sécurité locales et les civils ont tous exprimé des inquiétudes quant à l’impact potentiel sur la santé de ces flux continus de déchets pétroliers à travers les ruisseaux, tandis que les épais nuages noirs de pétrole en combustion provenant des raffineries locales assombrissaient l’horizon.

Rivière avec du pétrole à Tall Mashin, novembre 2018. Wim Zwijnenburg

L’industrie pétrolière du Rojava est régulièrement touchée par des incidents similaires. Le matériel obsolète, le manque d’expertise suffisante, certaines conditions climatiques et la menace de reprise du conflit sont susceptibles de créer un désastre environnemental bien plus grave encore. Les déversements d’hydrocarbures contaminent les terres agricoles, ainsi que les eaux de surface et les eaux souterraines. De plus, le mauvais fonctionnement de l’industrie constitue un environnement de travail dangereux pour le personnel local.

Raffineries de pétrole artisanales sur la route de Tall Mashin, novembre 2018. Wim Zwijnenburg

La sécheresse accrue et les précipitations excessives semblent avoir un impact supplémentaire sur les conditions environnementales et les opportunités socio-économiques pour les communautés locales.

La nécessité de disposer de terres agricoles est importante dans cette région. C’est pourquoi il est essentiel de limiter les reculs de la production de blé et de céréales pour la reprise et la reconstruction.

Le département de l’Agriculture des États-Unis a publié un rapport en mai 2018 qui mettait en lumière l’impact du conflit sur les récoltes hivernales. Des images satellite y montraient la baisse de la production de blé et de céréales due au déficit de plantation par les agriculteurs ainsi qu’à une baisse des précipitations :

« Une grande partie de cette région dépend de l’irrigation, de sorte que le manque d’équipement et de carburant dû au conflit en cours devrait être un facteur aggravant bien avant le manque d’eau. (…) La Syrie et l’Irak sont des pays en situation d’insécurité alimentaire qui dépendent des importations de céréales d’hiver pour répondre à leur demande de consommation domestique. La sécheresse de cette année est une source de préoccupation. La production syrienne de céréales d’hiver sera durement touchée »

Images satellites extraites du rapport du département américain de l’Agriculture

Comme l’a indiqué en 2018 l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) lors de la conférence des donateurs sur la Syrie, des millions de Syriens dépendent du secteur agricole:

« Une grande partie du conflit s’est concentrée dans les principales zones agricoles de la Syrie et le secteur agricole a été gravement touché. La FAO estime que le total des dommages et des pertes subis par le secteur depuis le début du conflit dépasse les 16 milliards de dollars. Les déplacements massifs , la disparition d’une large part du bétail et les dégâts généralisés sur les infrastructures ont entraîné une baisse considérable de la production alimentaire et une hausse record des prix des denrées alimentaires. »

En résumé, le mauvais entretien des infrastructures pétrolières, associé aux effets du changement climatique, a entraîné un nombre croissant d’incidents susceptibles de nuire gravement à l’environnement, à la santé et aux conditions socio-économiques de la population locale, avec des effets à long terme qui compliquent les efforts de reprise.

Des camps de déplacés affectés par les intempéries

Les fortes précipitations ont également eu un impact dévastateur sur les civils qui ont fui les violences de leurs villes d’origine en Syrie. Selon un reportage de l’ONU, plus de 250 000 personnes ont été touchées par les précipitations record enregistrées dans les camps de déplacés d’Idleb et d’Alep dans le nord de la Syrie. L’Unité de coordination du Programme de participation et de l’aide d’urgence (ACU) en Syrie, une ONG nationale chargée de la coordination de la réponse humanitaire, décrit quant à elle des problèmes plus spécifiques liés aux conditions dans les camps.

Les problèmes dans le nord-ouest de la Syrie sont probablement aggravés par l’ampleur de la déforestation due au fait que les habitants ont besoin de bois de chauffage et que les forêts ont été abattues pour la contrebande de charbon de bois. Le manque d’arbres pour maintenir le sol en place pendant la saison des pluies a entraîné une érosion accrue du sol. Des tentatives limitées de reboisement sont entreprises dans la partie kurde du nord-est de la Syrie, à Idleb et dans le sud de la Syrie.

Des activistes et médias locaux ont publié des images et des vidéos des inondations dans les camps d’Idleb et de Hama, dans le nord-ouest de la Syrie, bien que ces sites n’aient pas été localisés et / ou vérifiés.

Le camp de personnes déplacées d’Arisha est l’un des cas les plus frappants de l’impact des fortes pluies que l’on peut observer à l’aide d’images satellite. Le camp, situé au sud de la ville d’Hassaké, au fond d’un réservoir de barrage, a été mis en place début juillet 2017. Les premières tentes ont été installées en août, comme en témoignent les données de Sentinel 2.

Camp de déplacés d’Arisha : premières tentes début août, prises avec Sentinel-2, entourées des raffineries de fortune

Le camp s’est rapidement agrandi, comme en témoignent les images satellites de Planet Labs, avec des raffineries de fortune en activité situées du côté ouest du camp.

Vue en accéléré du camp de déplacés d’Arisha, juillet-août 2017

En février 2018, le camp accueillait plus de 16 000 déplacés, alors que la population locale est d’environ 10 000 personnes. L’un des principaux problèmes concernant l’emplacement du site est qu’il a été construit entre trois grands ensembles de raffineries de fortune et qu’il est donc exposé aux déchets toxiques produits par le raffinage du pétrole. Le CICR a pris note de cette information lors de sa visite sur place début août 2017:

«L’un des camps, Arisha, se trouve sur le site d’une ancienne raffinerie de pétrole. Les déchets toxiques contaminent l’eau. Mais les gens n’ont pas le choix et la boivent quand même. »

 

Images Sentinel-2 avec photos du camp d’Arisha, à côté des raffineries improvisées, les points noirs entourant le site

Lorsque la saison des pluies a commencé, le niveau de l’eau dans le réservoir a également commencé à monter. De fortes précipitations fin décembre 2018 ont détruit une partie importante du site, inondant ses tentes et ses installations.

À l’aide des données de Planet Labs on peut voir les effets dévastateurs de la hausse du niveau de l’eau, entre le 20 novembre et le 29 décembre 2018, qui a anéanti au moins un tiers du camp.

Planet Labs: vue en accéléré de l’inondation du camp de déplacement d’Arisha, nov-déc 2018

Une nouvelle petite colonie a rapidement été créée après la première inondation majeure, comme en témoignent les images du 29 décembre:

Les images de Planet Labs du 29 décembre 2018 montrant une colonie nouvellement construite

La montée des eaux a également balayé les raffineries de fortune abandonnées et leurs déchets toxiques, des boues de pétrole et du goudron se répandant alors sur les terres avoisinantes. Les conséquences à long terme de ce qui s’est passé sont encore floues, mais devraient faire l’objet d’une enquête afin d’éviter toute exposition supplémentaire à des matières toxiques.

Cette situation devrait en effet renforcer l’appel lancé en 2017 par la résolution de la troisième assemblée des Nations unies pour l’environnement (UNEA) intitulée « Atténuation et contrôle de la pollution dans les zones touchées par un conflit armé ou par du terrorisme ». Elle appelle les états à coopérer étroitement pour prévenir, minimiser et atténuer les impacts négatifs des conflits armés ou du terrorisme sur l’environnement. Ils sont également appelés à participer à la préparation de stratégies et de plans nationaux, ainsi qu’à la définition de priorités pour les projets d’évaluation environnementale et de réhabilitation. Et enfin à contribuer à l’amélioration de la collecte de données pour identifier les conséquences pour la santé et veiller à ce que ces données soient intégrées aux registres de la santé et aux programmes d’éducation aux risques.

Conclusion

Les fortes précipitations ont eu un impact destructeur sur le nord de la Syrie, provoquant le débordement des rivières polluées sur les terres agricoles du canton de Jezireh, une région riche en pétrole, ainsi que des déversements sur les sites de stockage de pétrole. La faiblesse du système de réglementation et le délabrement des infrastructures pétrolières ont aggravé la situation. Si ces problèmes ne sont pas réglés correctement, l’avenir présentera davantage de menaces environnementales graves, directement ou indirectement causées par ces années de conflit.

Dans le bassin d’Hassaké, la montée des eaux a provoqué l’inondation du camp de déplacés d’Arisha, qui héberge plus de 10 000 Syriens. Ce site était déjà un lieu vulnérable en raison des déchets toxiques produits par des centaines de raffineries de fortune alentours, polluant les sources d’eau et exposant les résidents du camp à des matières toxiques.

Ces conclusions devraient rappeler la nécessité de choisir minutieusement l’hébergement des personnes déplacées, ainsi que la nécessité d’améliorer la collecte de données sur les dommages environnementaux potentiels causés par l’effondrement des infrastructures essentielles, y compris les systèmes pétroliers et hydrauliques.

L’auteur souhaite remercier l’utilisateur de Twitter @obretix pour ses commentaires supplémentaires ainsi que Kamiran Sadoen pour l’utilisation de la photo d’un camion pétrolier endommagé.

Un article de Wim Zwijnenburg traduit par Syrie Factuel

 

Syrie Factuel

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